réfléchir sur un bilan de la guerre
27 janvier 1945, les troupes de l’Armée rouge pénètrent dans le camp d’extermination d’Auschwitz, les 6 et 9 août 1945, les champignons atomiques issus de l’explosion de bombes nucléaires s’élèvent dans le ciel des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki. Le monde en 1945 est un monde traumatisé qui émerge d’une guerre qui a été poussée aux limites les plus extrêmes de l’absurde et de l’horreur. Si au cours de la Première Guerre mondiale le franchissement d’un seuil dans la violence de la guerre fut dépassé, « la Seconde Guerre vit l’escalade : de conflit de masse, elle devint une guerre totale ». [Hobsbaum Eric, L’Âge des extrêmes, histoire du Court XXe siècle 1914-1991. Complexe, 1994, p 70]. Pendant « ces années de tourmente », le monde a vécu un déchaînement inouï de violences, conséquences d’une guerre totale, d’une guerre industrielle dans laquelle la victoire passait par l’anéantissement des puissances militaires ennemies.
Les pertes humaines sont incalculables : 42 millions, 54 millions, 60 millions de morts ? Les chiffres avancés ne tiennent généralement compte que des pertes directement liées aux seuls faits de guerre. Mais qu’entend-on par « pertes humaines » ? Faut-il ne considérer que l’ensemble des personnes tuées pendant le conflit, ces morts qui servent de base de calcul pour constituer la statistique « pertes de guerre » civile et/ou militaire ? Mais que faire alors des »pertes indirectes » ? Toutes ces victimes qui vont mourir à plus ou moins long terme des suites de leurs blessures, des maladies contractées, de l’inhumanité de l’univers concentrationnaire, de l’irradiation générée par le bombardement atomique du Japon, de la malnutrition… Christian Bachelier dans le Dictionnaire critique des années de tourmente [ Direction Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, 1938-1948, les années de tourmente de Munich à Prague. Dictionnaire critique, Flammarion, 1995] estime finalement à 370 000 le nombre de morts à Hiroshima et Nagasaki, 14 000 déportés français sont morts prématurément dans la décennie suivant leur libération. Il constate également que « les chiffres ont des origines diverses et donc des méthodes d’élaboration différentes, parfois déterminées par leur finalité. Aussi les chiffres divergent-ils souvent, selon qu’ils proviennent de statistiques militaires établies par les états-majors, de reconstitutions faites par les instituts de démographie, de rapports d’organismes internationaux, d’états des ministères de la Reconstruction, ou de bilans des pertes en vies humaines et des dommages matériels subis entre 1939 et 1945 demandés à la suite de la conférence de Postdam et présentés aux conférences sur les réparations de 1945 et de 1946 ». [Christian Bachelier, article « Bilan et coût de la guerre mondiale » Dictionnaire critique, p. 160]. 1939-1945, le monde a-t-il vécu « les derniers jours de l’humanité » ? Eric Hobsbaum s’interroge aussi « Quel sens peut bien avoir l’exactitude statistique face à des ordres de grandeur si astronomique ? L’horreur de l’holocauste serait-il moindre si les historiens en arrivaient à la conclusion qu’il avait exterminé non pas six millions de juifs, mais cinq ou même quatre ? Et si les 900 jours du siège allemand de Léningrad avaient tué un million ou seulement 750 000 ou même un demi million de personnes, de faim ou d’épuisement ? » [Hobsbaum Eric, L’Âge des extrêmes, p 71].