les documents et leur intérêt
DOCUMENTS
ð Lettre du préfet de l'Ardèche au ministre de l'Intérieur en date du 7 juillet 1919 au sujet des statistiques par profession des morts et disparus de la guerre. Extrait de la série R 199 du fonds d'archives départementales.

ð Statistique des morts et disparus de la guerre répartis entre les différentes professions dressée par le préfet en date du 12 mars 1920. Extrait de la série R 199 du fonds d'archives départementales.
ð Le monument aux morts de la commune.
INTERET DES DOCUMENTS :
Lettre du préfet de l'Ardèche au ministre de l'Intérieur en date du 7 juillet 1919
Au lendemain du conflit, les services du ministère souhaitent mesurer l'ampleur de la saignée de cette Première Guerre mondiale et demandent aux préfets de veiller à l'établissement de statistiques par professions des morts et disparus de la guerre. L'interrogation du préfet concernant l'établissement de listes nominatives des victimes reflète bien l'ampleur du traumatisme. Ces « morts pour la France » devaient-ils rester des anonymes ? La réponse en marge du chef de mission du Cabinet du ministère reste dans le strict domaine de la comptabilité : « il suffit d'indiquer le nombre, par professions. Pourtant l'idée de rendre un hommage solennel aux militaires tués pour le service de la patrie va faire son chemin.
Statistique des morts et disparus de la guerre répartis entre les différentes professions dressée par le préfet en date du 12 mars 1920. Extrait de la série R 199 du fonds d'archives départementales
| Professions |
Tués |
| Agriculteurs, cultivateurs |
9 147 |
| Armuriers |
1 |
| Bouchers, charcutiers |
72 |
| Boulangers, pâtissiers |
217 |
| Brodeurs |
5 |
| Cordonniers, bourreliers |
88 |
| Chimiste |
1 |
| Cantonniers |
18 |
| Commerçants divers (épiciers….) |
112 |
| Coiffeurs |
45 |
| Chauffeurs |
16 |
| Cuisiniers |
29 |
| Cochers voituriers |
27 |
| Cavistes |
7 |
| Débitants de boissons |
40 |
| Dessinateurs peintres |
5 |
| Electriciens |
12 |
| Employés de bureau |
165 |
| Employé des chemins de fer, tramway |
44 |
| Etudiants |
88 |
| Ecclésiastiques |
35 |
| Employé de commerce |
64 |
| Enseignants du public et du privé |
90 |
| Entrepreneurs |
1 |
| Facteurs PTT |
15 |
| Fondeurs |
2 |
| Gardiens de la paix, gardes particuliers |
10 |
| Hongreurs |
1 |
| Horlogers bijoutiers |
23 |
| Imprimeurs |
7 |
| Industriels |
18 |
| Imprimeurs sur étoffes |
12 |
| Meuniers minotiers |
21 |
| Maçons et plâtriers |
154 |
| Mineurs |
139 |
| Manœuvres et journaliers |
188 |
| Mécaniciens sur fer, serruriers, ferblantiers |
152 |
| Maréchaux ferrants, forgerons, charrons |
60 |
| Menuisiers, ébénistes |
125 |
| Militaires de carrière |
86 |
| Médecins, pharmaciens, dentistes |
3 |
| Mariniers |
3 |
| Mégissiers |
165 |
| Mouleurs |
1 |
| Ouvriers brasseurs |
7 |
| Ouvriers employés aux eaux minérales de Vals |
44 |
| Ouvriers en soie |
198 |
| Ouvriers des usines à chaux |
162 |
| Papetiers |
31 |
| Professions libérales : notaires, avoués… |
29 |
| Sans profession |
128 |
| Scieurs de long |
3 |
| Sabotiers |
20 |
| Tanneurs |
146 |
| Tailleurs de pierres |
52 |
| Tonneliers |
17 |
| Tailleurs d'habits |
34 |
| Typographe |
5 |
| Tuiliers |
3 |
| Teinturiers |
2 |
| Tisseurs |
15 |
| Valet de chambre |
16 |
| Verriers |
36 |
| TOTAL |
12 458 |
Près de 1 400 000 soldats français morts au combat dont 12 458 ardéchois. A l'échelle de la nation, le bilan humain de la guerre est considérable. « Un combattant sur six n'est par revenu : 10,5% de la population active » [René Rémond, Notre Siècle, Fayard 1991, p 17]. Les agriculteurs et les intellectuels ont été le plus frappés. Les premiers ont formé les masses de fantassins qui furent décimés en première ligne, soit près de 5 400 000 morts. Les seconds représentaient les officiers subalternes chargés de les commander. A titre d'exemple un quart des instituteurs mobilisés ont disparu. Les ouvriers, avec 538 000 tués, furent relativement épargnés dans la mesure où l'industrie de guerre avait besoin d'eux pour faire tourner les usines d'armement. La France de 1918 manque d'hommes notamment dans l'agriculture et bon nombre d'exploitations ne pourront pas être reprises après la guerre même si les femmes ont fait office de chef d'exploitation pendant l'absence de leur conjoint. « L'hémorragie de 1914-1918 se répercutera de génération en génération jusqu'à aujourd'hui et ses conséquences à répétition s'inscrivent clairement dans la succession d'échancrures qui déforment la pyramide des âges » [René Rémond, Notre Siècle, Fayard 1991, p 18]
Au-delà de ce bilan humain, comment se représenter le chagrin d'un deuil pour près de 600 000 veuves de guerre et plus de 700 000 orphelins de père, la souffrance de celles qui attendaient un fiancé qui n'est jamais revenu du front ?
Le monument aux morts de la commune.
Une loi du 25 octobre 1919 sur la « commémoration et la glorification des morts pour la France au cours de la Grande Guerre » subventionne l'érection de ces monuments. En utilisant la typologie d'Antoine Prost, il est possible de distinguer plusieurs grandes catégories de monuments :
Ø Le monument civique : une simple stèle nue : la commune de …à ses enfants morts pour la France ».
Ø Le monument patriotique, bien en vue, se distingue par son iconographie et ses inscriptions, sa mise en scène idéalisée. Il est dédié à « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie ». Ces quelques vers ont été extraits d'un poème de Victor Hugo composé pour le 1er anniversaire de la révolution de 1830. Ce genre de monument fait souvent figurer des poilus triomphants, des coq gaulois, des drapeaux, des victoires ailées, des couronnes de lauriers que l'on combine pour créer une mise en scène idéalisée. Ainsi par exemple un poilu mourant étreignant le drapeau pour s'en faire un linceul. Certains monuments glorifient le sacrifice des morts et se déclinent sur le modèle de « il n'y a pas de plus grande gloire que de mourir pour la patrie… ».
Ø Le monument funéraire, généralement surmonté d'une croix, se situe au cimetière ou dans l'église. L'accent est plutôt mis sur le deuil : « à nos morts ».
Ø Les monuments pacifistes qui rejettent la guerre comme un mal absolu restent très marginaux. Il en existe une dizaine en France.
Un véritable « marché de la mort » se met en place pour les architectes, les marbriers, les entreprises de pompes funèbres qui proposent aux mairies de multiples projets. Les pays alliés participent à ce commerce. Yves Pourcher note que de 1920 à 1923 la Grande-Bretagne a expédié près de 4 000 pierres tombales par semaine vers la France [POURCHER Yves, La vie des Français au jour le jour entre 1914 et 1918, p 486].
Ces monuments aux morts seront les « lieux de mémoire » de la nation en deuil. Ils serviront de support à des manifestations organisées selon un rite quasiment religieux et seront les fondements d'une véritable religion civile, les lieux d'un culte républicain. Chaque 11 novembre, jour férié depuis 1922 (voir chronologie), une cérémonie funéraire rassemblera les élus, les anciens combattants, les familles en deuil, les enfants des écoles, gens du front et gens de l'arrière unis dans la même douleur. Aux discours des officiels succède souvent l'appel des morts. A chaque nom prononcé dans le silence de la foule rassemblée, une voix répond « mort pour la France ». Minute de silence, les drapeaux s'inclinent devant le monument. « L'innovation fondamentale du 11 novembre qui bouleverse les liturgies républicaines c'est de célébrer non des principes mais des citoyens concrets ». [PROST Antoine, Les monuments aux morts in Pierre NORA, Lieux de Mémoire, tome 1 La République 1984, p 221p].