Lettre de Désiré-Edmond Renault extraite de Paroles de poilus, Librio, p 27
Fils d'une lavandière et d'un manouvrier, Désiré Edmond Renault était né le 12 mai 1891 à Esmand dans le canton de Motereau en Seine-et-Marne. Il était pâtissier et fut mobilisé alors qu'il allait achever son service militaire qui avait duré trois ans. Grièvement blessé le 22 août 1914; il resta quatre ans en captivité
22 août 1914
Combat commencé au point du jour. Toute la journée je me bats, je suis blessé très légèrement une première fois, une balle traverse mon sac placé devant mol, me blesse à la main, perce ma capote et m'érafle la poitrine. Je prends cette balle, que je montre à un camarade, Loiseau Marcel, et je la mets dans mon porte-monnaie. Je continue le com-bat, lorsque mon camarade Loiseau est atteint à la jambe. Je vois aussi mon lieutenant tomber traversé par une balle. Le combat continue, une grande quantité de mes camarades sont couchés morts ou blessés autour de moi. Vers les trois heures de l'après-midi, alors que je suis en train de tirer sur l'ennemi qui occupe une tranchée à deux cents mètres de moi, je suis atteint d'une balle au côté gauche, je ressens une grande douleur, comme si l'on me brisait les os. La balle m'a traversé dans toute ma longueur en passant par le bassin et s'est logée au-dessus du genou. Aussitôt je ressens une grande souffrance et une fièvre brûlante.
Les balles continuent à pleuvoir autour de moi, je risque d'être de nouveau atteint; je fais donc tout mon possible pour me traîner dans un trou, j'ai bien du mal à m'y blottir. Le combat est terminé, tous mes camarades ont battu en retraite, et nous les blessés, nous restons abandonnés, sans soins, mourant de soif.
Quelle affreuse nuit !
Rien que la fusillade, car à chaque bruit que fait un blessé, la fusillade reprend, au beau milieu de la nuit, la mitrailleuse balaye le terrain, les balles me passent par-dessus la tête, mais elles ne peuvent plus m'attendre dans mon trou, la soif me torture de plus en plus, j'arrache des poignées d'avoine que je mâche.
Le canon ne cesse de gronder car les Allemands bombardent la ville de Longwy .
La nuit s'avance, comme je souffre, je pense alors à mes parents, surtout ma mère, comme quand j'étais malade et que j'étais tout petit, et je ne suis pas seul à penser à ma mère, car j'entends les blessés et les mourants appeler leur maman.
Enfin, la nuit s'achève, le petit jour commence à paraître, soudain j'entends le pas de chevaux, et un peu après je distingue deux cavaliers allemands. Ils sont à quatre cents mètres de moi; plusieurs blessés les appellent et leur demandent à boire; brusquement ils arrêtent leurs chevaux et sautent à terre. Je n'ose plus bouger de mon trou, la matinée me semble bien longue, je souffre toujours de la soif... Souvent je sors la tête hors de mon trou pour voir s'il ne vient pas des personnes pour nous ramasser, mais je ne vois toujours rien; une nouvelle torture vient aussi s'ajouter aux autres: depuis que le soleil s'est levé, les mouches attirées par l'odeur du sang s'acharnent après moi, elles sont si méchantes que je ne peux m'en débarrasser. Vers 2 heures de l'après-midi, j'entends un bruit près de moi, il me semble qu'un homme se traîne, je veux lever la tête pour voir, mais je n'y peux parvenir, je suis trop faible, mais le bruit se rapproche, et arrive près de moi.
C'est un blessé qui se traîne sur le champ de bataille, pour chercher à boire dans le bidon des morts, car il meurt de soif ; je reconnais en lui un camarade de la 11ème compagnie, blessé au pied, il se couche auprès de moi, je suis bien content d'avoir un compagnon, depuis si longtemps que je suis seul.
Il me raconte qu'il a assisté au tir du point du jour. Il en est encore épouvanté; nous passons ensemble plusieurs heures quand soudain mon camarade me dit qu'il voit plusieurs personnes; il se met à genoux et les appelle de toutes ses forces, elles ont entendu et viennent à nous. Ce sont des jeunes filles de la Croix-Rouge et deux infirmières emportent mon camarade; les jeunes filles me prennent par les bras et les jambes, et veulent m'emporter, mais les coups de fusil éclatent, car ils veulent pas que les infirmières me ramassent; comme je crains de les voir blesser je les prie de m'abandonner, mais elles ne veulent pas; elles m'emportent; quelques minutes après, je suis en sûreté, à l'entrée de Longwy l'on m'installe dans une automobile qui m'emporte à l'asile Marlame qui est un orphelinat où plusieurs salles ont été aménagées pour recevoir et soigner des blessés ; une bonne sœur me fait mon pansement avec beaucoup de soin. Comme je souffre beaucoup, le docteur me fait une piqûre de morphine.
Un prêtre aussi vient m'encourager.
Je passe une bien mauvaise nuit, le canon qui ne cesse de gronder, et les obus qui éclatent très près me font bien souffrir. Les infirmières, les infirmiers et les sœurs nous soignent avec beaucoup de dévouement jour et nuit. Lorsque, le 25 août à midi, un obus vient tomber dans la salle, personne ne s'y attendait, il fait donc un affreux massacre.
La sœur supérieure est atteinte en pleine poitrine, deux infirmiers, deux soignés, plusieurs infirmières sont tués net. Dans leurs lits, plusieurs de mes camarades sont blessés ; d'autres obus continuent à éclater, c'est une épouvantable panique, les infirmiers, les infirmières et les moins blessés se sont réfugiés dans une cave.
Seule une brave sœur est restée avec nous. Les obus conti-nuent à tomber sur l'asile. La brave sœur, toute seule, ne peut nous transporter, elle va dans la cave chercher des Infirmiers, mais elle ne peut les décider à venir à notre secours, seul le vieux jardinier et une petite infirmière vien-nent nous chercher, un par un, ils nous descendent dans la' cave.
Mon tour arrive mais ce n'est pas un transport bien facile ; il faut que la brave sœur et le vieux jardinier aient bien du courage; ils m'ont installé sur une chaise, et par-dessus les corps des morts qu'il faut enjamber, les murs écroulés, les débris de toutes sortes.
La brave sœur qui m'a sauvé veut retourner dans les salles : un blessé est resté dans son lit et va périr écrasé sous les éboulements; les femmes et les enfants ne veulent pas la laisser sortir de la cave car c'est aller à une mort certaine, et puis ils lui disent que c'est un Allemand. « C'est un homme », répond la brave sœur, et elle sort, suivie du vieux jardinier. Quelques instants après, elle redescend, elle porte courageusement avec le jardinier, son lourd fardeau, le malheureux est sauvé. Mais il était temps, car tout croule, au-dessus de nous. Une minute de plus, la brave sœur et le vieux jardinier étaient victimes de leur dévouement. Pendant plusieurs heures qui nous semblent des siècles, nous restons dans cette cave, qui, heureusement pour nous est très solide.
L'on entend la prière, car, dans ce véritable tombeau, tout le monde prie.
Ma blessure me fait souffrir, car le transport m'a fait bien du mal; je vois que tous mes camarades souffrent beaucoup aussi, car la fumée de la poudre vient par moments nous asphyxier à l'envi. [...] Sur le soir l'on nous apprend une horrible nouvelle: au-dessus de nous l'asile brûle ; les obus ont mis le feu, c'est un véritable brasier; puis le feu tombe par les soupiraux et enflamme la paille sur laquelle nous sommes couchés. Alors c'est un véritable sauve-qui-peut, les femmes, les enfants, les vieillards et les moins blessés se sont enfuis, et moi qui ne peux faire un mouvement, je reste abandonné avec plusieurs de mes camarades, le feu se rapproche de nous. Alors, je me traîne, jusqu'au bas des marches, mais quelle souffrance j'ai endurée ! je crache du sang à pleine bouche. Enfin, plusieurs hommes et des soldats arrivent, un jeune homme me charge sur son dos et me sort du brasier avec bien des difficultés, car l'entrée est à moitié obstruée par les décombres tout embrasés; enfin nous voilà sortis, nous sommes à 100 mètres à peu près de l'asile tout en flammes, lorsqu'un obus passe au-dessus de nos têtes en sifflant, il va éclater devant l'asile, l'explosion a fait rouler mon sauveteur qui se relève et s'enfuit malgré mes supplications de m'emporter, mais il n'entend rien, il court .à toute vitesse, je suis encore abandonné couché dans un ruisseau.
Tout autour de moi, je ne vois que des maisons en flammes ; par instants un obus éclate dans ces brasiers et projette le feu à une très grande distance.
Je ne suis pas très longtemps là, à peine un quart d'heure ; je vois passer un homme en courant, je l'appelle, il vient à moi, me charge sur ses épaules et m'emporte. [...]
L'hôtel où m ' a apporté ce brave est un hôtel thermal transformé en ambulance de la Croix-Rouge, là plusieurs obus sont tombés, donc tous les blessés sont dans des caves; l'on m'installe dans un bon lit, dans une grande salle où sont déjà une dizaine de mes camarades, car il n'y a plus de place dans les caves. Le bombardement continue jusqu'au lendemain à.2 heures de l'après-midi.; le fort est complètement démoli, 1'hopital de siège aussi, la garnison ne peut plus résister, elle .a courageusement lutté jusqu'au bout,. le bombardement interrompu a duré six Jours et cinq nuits. Le commandant fait hisser le drapeau blanc. Les larmes aux yeux, il rend la place qui n'est plus qu'un monceau de ruines, pas une maison ne reste, là où s'élevait quelques jours avant la belle ville de Longwy.
C'est un grand soulagement pour nous .pauvres blessés, les braves sœurs, les infirmiers et infirmières remontent les blessés des caves et les installent dans les salles du magnifique hôtel. Les docteurs nous font nos pansements. Nous en avons bien besoin, car depuis plusieurs jours, cela ne leur était pas possible; [...]
Lorsque les Allemands nous prennent pour nous emmener prisonnier dans leur pays, tous ces braves gens pleurent. J'ai le cœur bien gros de quitter la France.
Les Allemands nous emmènent à la gare. Bien des braves gens nous apportent leurs dernières douceurs et leurs encouragements.
Je suis installé dans un wagon à bestiaux, couché sur un peu de paille, et le train part lentement au milieu de la foule qui pleure. [...]
Désiré